« Une église votive est une église qui a été construite en signe de remerciement après avoir échappé à une situation d’urgence ou bien pour demander qu’un vœu particulier soit exaucé, voire à titre d’expiation. » (Wikipedia, 24.1.2013)


Début – recherche d’hébergement avant Noël

Le 24 novembre, des réfugiés et des personnes les soutenant ont marché de Traiskirchen vers Vienne et ont installé un camp sur le parc Sigmund Freud, près de l’église votive. Leurs revendications, comme le droit de séjour et le droit de travailler, ont été ignorées à la fois par les médias et les politiques. C’est pour cette raison, et aussi à cause de la pression policière grandissante, que le 18 décembre, les activistes décidèrent, après deux semaines de discussions internes, de chercher refuge et soutien dans l’église votive. Un groupe de réfugiés et de personnes les soutenant tint une conférence de presse, aussi dans l’espoir qu’avant Noël et avec le soutien de l’Église, ce thème touche un large public.

Les activistes comptaient alors sur l’aide du curé de l’église votive, le père Joseph Farruggia, qui avait été l’un des premiers à soutenir le camp de réfugiés et ses revendications. Toutefois, la position au départ solidaire du curé se changea rapidement avec l’entrée dans son église paroissiale : après un ultimatum pour que l’église soit quittée (avant 18h le jour-même) ce sont des menaces d’intervention policière et des éclats de colère qui ont suivi.

Le « curé-tourisme » polyglotte de Vienne était clairement dépassé par la situation et c’est grâce à l’intervention à haut niveau au sein de l’Église que la police n’a pas évacué dès le premier jour la maison de Dieu.

La situation au 18 décembre ne présageait d’abord rien de bon : la recherche d’hébergement commençait avec le refus du curé de l’église et la réserve de célèbres personnes susceptibles de soutenir les réfugiés, tandis que d’autres curés contactés se montraient aussi débordés et refusaient.

Qu’ y avait-il à faire dans cette situation ? Il fut décidé en assemblée générale, une heure avant l’expiration de l‘ultimatum, de rester contre la volonté du curé. Une demi-heure avant la fermeture de l’église à 18h, des matelas et des couvertures ont été apportées au camp et les réfugiés ont aménagé un ensemble provisoire de matelas dans une aile latérale de l’église.

Peu après 18h, le conflit avec le curé menaçait de s’envenimer ; un vicaire de l’évêque et la Caritas [principale ONG catholique du pays] sont intervenus et divers autres acteurs et observateurs (des médias) ont tenté de convaincre les réfugiés, ainsi que celles et ceux qui les soutenaient, de quitter l’église. A l’issue d’une discussion permanente qui dura jusqu’à la nuit dans la sacristie, les réfugiés se virent accorder le droit de rester d’abord pour une nuit dans l’église.

Malgré le froid dans l’église – autour du feu sur le campement c’était alors plus chaud – les réfugiés décidèrent dans les jours suivants de s’installer dans l’église car dans le camp, il y avait de plus en plus de contrôles de police et des rumeurs croissantes d’évacuation imminente. Il y avait aussi, au départ, des réfugiés qui ne voulaient pas dormir dans l’église car ils pensaient qu’elle n’était ni sure ni acceptable comme lieu d’hébergement.

Le 22 décembre 2012, peu avant Noël, en raison de la pression croissante et de nouvelles arrestations, certains réfugiés décidèrent d’entamer une grève de la faim. Un porte-parole des réfugiés annonça en outre « une grande surprise » pour le réveillon de Noël. Pour celles et ceux qui soutenaient les réfugiés et la Caritas, c’était le tocsin qui sonnait : jusqu’où les réfugiés seraient-ils prêts avec leur protestation désespérée à mettre leur propre vie en danger ?

La recherche de protection dans l’église votive, avant Noël, était marquée par une situation tendue et assez grotesque : devant l’entrée principale, il y avait des sapins de Noël et la table d’information du camp des réfugiés, au portail de l’église et sur les côtés de l’église des banderoles affichant par exemple « Refugees are welcome » avaient été placées. A l’intérieur et autour de l’église (qui au début était ouverte 24h sur 24), se rassemblait un mélange de personnes venues acheter un sapin de Noël, de réfugiés, de personnes venues en soutien, d’employé(e)s de la Caritas, de touristes, de badauds et de représentants des médias, mais aussi de lecteurs et lectrices indigné(e)s de la Kronen Zeitung et de personnes racistes qui étaient venues pour insulter et menacer. Pendant la nuit, des ivrognes venant du stand de punch d’à côté se sont introduits à plusieurs reprises à l’intérieur de l’église pour déverser leur colère raciste avec des propos comme « je vous allume tous, bande de salauds ».

A l’intérieur de l’église, les réfugiés furent d’abord réveillés tous les matins par le curé en colère et priés ensuite de façon aimable par la Caritas simplement de ne pas prendre trop de place et de reculer encore un peu plus dans le coin. L‘électricité pour les radiateurs fut d’abord refusée, tout comme l’installation de petites tentes pour se protéger un peu du froid dans l’espace si haut de l’église. Les uniques toilettes ne pouvaient être utilisées qu’en cas d’urgence durant la nuit. L’équipe gérant l’église, qui devenait peu à peu active, rapporta d’abord aimablement la position de refus du curé et signala la proposition d’hébergement de la Caritas. Il y eut toutefois quelques actes de solidarité et de soutien au sein de la Caritas ainsi que dans la paroisse. Des prises électriques et des fusibles furent apportés pour installer (contre la volonté du curé) au moins quelques convecteurs.

Cependant, ce ne fut pas que dans la gestion de l’église mais aussi par rapport aux médias que la Caritas prit les rênes avec habileté, en attaquant les soutiens et sous-entendant qu’ils agissaient de façon dérangeante et manipulatrice. Ni les réfugiés et leurs soutiens n’avaient  prévu de troubler le bon déroulement des activités au sein de l’église, ni de provoquer des difficultés. Cependant, ils ne se laissèrent pas expulser en dehors de l’église, que ce soit par des paroles convaincantes ou des menaces. Bien au contraire, l’espace réservé aux matelas s’agrandit petit à petit et de plus de refugiés déménagèrent du camp vers l’église ou vinrent d’autres régions en signe de soutien.

Le 24 décembre au matin, les réfugiés furent réveillés par un nombre important de reporters et des caméras qui voulaient préparer des « images de Noël » pour le programme télé du réveillon de Noël. Les responsables de la Caritas et de la Diaconie [principale ONG protestante] s’installèrent à côté des réfugiés et s’entretinrent un peu avec eux. A côté d’une petite crèche installée près de l’espace réservé aux matelas, on pouvait lire « Jésus aussi demandait l’asile ! » ou « nous sommes Joseph et Marie ».

Les deux messes de Noël s’organisèrent de façon plutôt grotesque : le curé devant, dans tout son apparat, ne disant mot au sujet des réfugiés ; aux premiers rangs, un nombre restreint de 80 à 100 paroissiens, réchauffés par le haut grâce aux convecteurs, regardant vers l’arrière de temps en temps avec un mélange de gêne et d’intérêt ; et dans le dernier tiers de l’aile latérale, les réfugiés, éclairés à la lumière de bougies et sans électricité. Les personnes venues en soutien, qui distribuaient aux fidèles, à la sortie de l’Église, des cartes de Noël avec quelques mots écrits par les réfugiés, furent violemment repoussés en dehors de l’église par des policiers en civil des services du renseignement. Deux personnes qui, pendant la communion, voulurent poser par terre, près de l’autel, un panneau en guise de « prière d'intercession », furent évacuées sans ménagement par des policiers malgré l’ambiance de recueillement propre à la soirée de Noël. Cette intervention policière montrait bien que, la police avait dès le début accès à l’église et était prête à intervenir à tout moment si besoin était, et le curé et la Caritas le savaient.

Dans les jours suivants, après les incidents pendant la messe de minuit, les règles de gestion de l’église devinrent plus strictes et la Caritas exigea à nouveau une liste de noms des personnes présentes.


Le camp de l’église

Dans la nuit du 27 au 28 décembre, le camp de réfugiés du parc Sigmund Freud fut évacué de façon si complète par une troupe importante de policiers et d’équipe de nettoyage, que seules les traces dans l’herbe pouvaient rappeler la présence de tentes. Pendant cette nuit, il n’était pas du tout évident que la police n’évacue pas aussi les lieux (bien que la porte de l’église ait été d’abord verrouillée pendant la nuit, en accord avec les réfugiés). Pendant quelques temps, une atmosphère extrêmement oppressante et angoissante régna. Des nouvelles concernant des arrestations, des contrôles de police et des signalement de disparitions furent transmises par téléphone portable mais malgré tout, quelques réfugiés réussirent à entrer dans l’église par la porte de derrière.

Le lendemain matin, ce furent d’abord des personnalités (de l’église) qui vinrent en solidarité avec les réfugiés, prêts à répondre aux médias, ainsi que de nombreux photographes et reporters qui allaient répercuter l’information sur l’évacuation du camp et les réfugiés qui restaient dans l’église.

Un peu plus tard, le curé ferma l’église en expliquant qu’elle était close jusqu’à nouvel ordre, ajoutant qu’il y aurait à partir de ce moment-là un service de sécurité au niveau de l’entrée latérale, qu’une liste des réfugiés devait être établie, et qu’en dehors des membres de la Caritas, pas plus de cinq personnes soutenant les réfugiés ne devaient être présentes dans l’église. Il réitéra sa menace d’appeler la police au cas où ces conditions ne seraient pas respectées. La Caritas essaya de calmer les personnes en colère qui soutenaient les réfugiés, les persuadant en même temps de quitter les lieux. Parallèlement, des communiqués de presse stipulaient que les personnes soutenant les réfugiés cherchaient à les convaincre que du poison était dans le thé et qu’ils ne devaient plus parler à la Caritas.

En quelques jours, une gestion plus contraignante des lieux fut imposée au mouvement de protestation dans l’église : le groupe de grévistes de la faim dut se séparer de ceux qui voulaient participer depuis l’extérieur. Une situation de camp retranché et isolé émergea après l’évacuation du camp, à l’issue de la coexistence entre réfugiés, fidèles de l’église, touristes, personnes soutenant les réfugiés, membres de la Caritas et  médias. Ces derniers continuèrent d’évoquer des victimes instrumentalisées qui ne pouvaient parler pour elles-mêmes, et des personnes les soutenant qui gênaient la Caritas dans son travail et excitaient les réfugiés.

Les liens à l’intérieur de la communauté dans l’église (essentiellement des Pakistanais et des Afghans) se resserrèrent toutefois avec la grève de la faim et les réfugiés comprirent que leur résistance se déplaçait au centre de l’intérêt général. Les réfugiés parlaient bien pour eux-mêmes et reprenaient leurs revendications devant les caméras, racontaient leurs histoires d’exils dans des entretiens, soulignant avec leur grève de la faim la valeur morale de leur résistance.

Avec le temps, des phénomènes d’exclusion au sein du groupe des réfugiés virent le jour, par exemple en ce qui concernait la question de savoir qui aurait le droit d’être sur la liste pour rester dans l’église et qui n’en aurait pas le droit. Beaucoup travaillèrent donc de façon indirecte à la mise en place des règles du camp de l’église et la gestion du contrôle finit par être acceptée malgré quelques tentatives de résistance au début.  Beaucoup de personnes concernées ou soutenant les réfugiés firent contre mauvaise fortune bon cœur et, par stratégie, comprirent que personne ne souhaitait que cette situation précaire s’envenime.

Suite à la présence des média, la société civile s’impliqua avec un soutien de plus en plus important et la pression sur les responsables politiques s’accrut.  Peu avant la nouvelle année, au huitième jour de grève de la faim, c’est le cardinal Schönborn qui apparut en personne pour parler avec les réfugiés et, peu après, la ministre de l’intérieur, Mikl-Leitner, invita même quelques réfugiés pour une petite discussion dans son bureau situé non loin de là, d’un côté pour montrer un geste de bonne volonté et, de l’autre, pour signifier clairement que les revendications n’étaient pas réalisables.

La vie des grévistes de la faim était marquée dans l’église par des conditions extrêmes comme le froid, l’absence de possibilité de se laver et d’autres conditions de ce type. Malgré cette situation d’urgence et la pression publique, un type de routine s’est établi, incluant des séances de réflexion le soir, des discussions animées, des visites de personnalités solidaires et de représentants des médias, des campagnes sur Facebook, des cours d’allemand mais aussi de plus en plus d’interventions du SAMU.

Durant les deux semaines suivantes, les représentants politiques jouèrent sur le temps, misant sur l’ignorance des réfugiés. Le maire, Michael Häupl, reconnut, neuf jours après l’évacuation du camp qu’il en avait été informé au préalable et décrivit à nouveau les réfugiés comme étant des victimes politiquement instrumentalisées. Il était dès lors clair que le soutien de la ville serait des moindres. Cependant, les médias se montraient plus positifs qu’auparavant  au sujet des destins des réfugiés de l’église votive.

Les réfugiés refusèrent les injonctions répétées de quitter l’église pour des logements chauffés : ils voulaient rester jusqu’à ce que leurs revendications soient écoutées. Les assemblées générales communs des réfugiés et des personnes les soutenant refusèrent alors de nombreuses personnes dans le groupe de l’église et c’est ainsi qu’un fossé s’est créé entre l’intérieur et l’extérieur, avec une porte d’entrée gardée par du personnel de sécurité.

Le temps pressait, tous étaient à bout de nerf, le manque de culture de conflit et le pouvoir patriarcal ont fait déraper des assemblées générales, les réfugiés étaient toujours plus faibles, les personnes qui les soutenaient étaient en partie épuisés, et l’attention politique et médiatique était fixée sur le référendum sur la conscription. Néanmoins, grâce à des campagnes de sensibilisation massives, des manifestations, des soutiens de célébrités, et grâce au don pour les réfugiés de 3000 euros à la Caritas lors du gala SOS-Mitmensch le 20 janvier, il fut possible que les positions et les revendications des réfugiés soient évoqués dans les discours politiques et médiatiques.

Mais dans le même temps, la pression policière et celle de l’église augmentèrent également : le 12 janvier, quatre arrestations de réfugiés eurent lieu près de l’église votive (ils risquaient une expulsion rapide et étaient en grève de la faim). Dans un communiqué de presse, la Caritas prit en compte les critiques formulées par les soutiens et les réfugiés au sujet de visites répétées de force de l’ordre en civil dans l’église. En même temps, ceux qui étaient responsables de l’église agissaient selon une politique sévère de filtrage et d’isolement des réfugiés, et ce contre toutes les demandes et objections des réfugiés, des personnes qui les soutenaient et des visiteurs solidaires offusqués. La porte grillagée et surveillée qui rendaient les réfugiés imperceptibles du monde extérieur, symbolisait l’emprisonnement de la protestation dans l’église qui a été mise en place par le système de gestion et de contrôle caritatif.

Ceux qui géraient l’église soulignaient, un mois après le commencement de la grève de la faim, que la situation dans l’église s’aggravait et qu’il fallait trouver une solution rapide, reposant sur un changement de lieu et l’arrêt de la grève de la faim. Le cardinal Schönborn rendit à nouveau visite le 21 janvier aux réfugiés pour les persuader de s’installer dans un cloître proche de l’église. Mais encore une fois, après réflexion, la réponse fut négative. Après d’intenses consultations, les réfugiés décidèrent d’arrêter leur grève de la faim pendant dix jours, jusqu’au 1er février, pour être en état d’aborder les négociations politiques, mais aussi pour rester dans l’église froide. « Nous ne sommes pas venus pour mourir ici », répétait encore et toujours Khan, l’un des refugiés, refusant ainsi la position de victime.

Pour la première fois dans l’histoire autrichienne, des réfugiés et des migrant(e)s exigent le respect de leurs droits en tant qu’êtres humains avec une telle véhémence et sont ainsi écoutés par l’opinion publique. La pression politique et celle de l’église augmentent. Cependant, le combat pour les Droits de l’Homme des réfugiés continue – cela va sûrement être un combat plus long et plus éprouvant, mais on peut aussi dire oui !

PS/ L’église votive de Vienne fut construite sur l’initiative du frère de l’empereur François Joseph, le futur empereur du Mexique Maximilian von Habsbourg, en guise de remerciement et d’offrande suite à un attentat échoué sur le souverain autrichien. Maximilian, qui fit don à l’église votive d’un tableau de la vierge Marie indigène provenant de la basilique Guadalupe de Mexico, fut renversé après trois ans de règne sur le Mexique par des mouvements révolutionnaires et anticoloniaux et fut finalement légalement exécuté. Le tableau de la sainte Guadalupe de Mexico qui est un symbole de la résistance contre l’occupation coloniale, se situe encore aujourd’hui sur un autel latéral de l’église Votive.


Le texte donne une image de la situation des protestations jusqu'à février 2013.