La crise que nous traversons révèle, parmi bien d’autres symptômes, un manque d’imagination : nous nous faudrait renouveler les logiciels de pensée périmés pour en inventer d’autres, mieux adaptés à la situation contemporaine[1]. Pouvons-nous espérer que cette crise permettra de distinguer de nouveaux paradigmes d’action et de réflexion, puisque la racine grecque krinein signifie distinguer, séparer, diagnostiquer[2] ? Un tel espoir peut sembler exagérément optimiste, mais je crois qu’il m’incombe, en tant que chercheure et qu’universitaire, de participer à l’effort collectif pour élaborer des imaginaires alternatifs. Essayons donc ! Mon hypothèse est que l’Europe, envisagée dans ce numéro de Transversal comme une « communalité qui ne peut pas parler », serait moins privée d’une voix que d’une compréhension juste de ce qui est en jeu lorsqu’on parle en son propre nom ou au nom de quelqu’un d’autre. Je propose de considérer chaque énonciation comme la mise en scène d’un sujet dont la figure se construit dans et par le discours (un ethos) au lieu d’y voir l’émanation d’une présence authentique, l’expression d’une source originaire (un Sujet). La traduction peut nous aider à sortir de la conception homogénéisante des identités en observant un phénomène de non-coïncidence avec soi/même qui permet d’imaginer différentes manières parler en tant qu’autre. Pour esquisser cet « imaginaire hétérolingue », je m’appuierai sur le récent mouvement des Indignados - mais j’aimerais commencer par un bref détour et dire un mot de la forme que prend ce texte, qui n’a pas la prétention d’être un article stricto sensu ni même un essai.

Une forme ouverte et collective

L’argumentaire de la conférence « A Commonality That Cannot Speak: Europe in Translation »[3], organisée par l’équipe de l’eipcp à Vienne en juin 2012, m’a immédiatement fait penser au numéro spécial de la revue Multitude intitulé Du commun au comme-un. Derrière une apparente tautologie, ce titre suggère le caractère imaginaire de toute communauté. Le glissement du « commun » au « comme-un » fait en effet surgir un indice de fictionalisation : la conjonction « comme », dont la signification est précisée d’emblée en introduction[4]. À mes yeux, pourtant, établir une communauté ne suppose pas que tous parlent « comme un », mais plutôt que chacun soit invité à parler en tant qu’autre. C’est pourquoi je préfère à la conjonction « comme » la formule dialogique « en tant que » (ou encore « à la place de » ou « au nom de » ; en anglais « on behalf of » et en allemand « als ein Anderer »). En dépit de cette divergence, je trouve cette édition de Multitude passionnante jusque dans sa forme délibérément composite, qui mêle des articles théoriques à plusieurs mains, des œuvres collectives, des entrevues et des compte-rendus de performances. Ce travail sur le format même du numéro montre que (re)penser la notion de communauté requiert des dispositifs spécifiques, à la jonction des discours et des pratiques, des images, des émotions, etc. Or il n’est pas facile de réfléchir de manière collective et polyphonique – du moins pour moi, qui n’ai guère été formée à ce genre de prise de risque. J’ai donc eu recours à trois stratégies qui relèvent du bricolage pour établir l’« adresse hétérolingue » que je pense indispensable à l’imaginaire d’une communalité satisfaisante :

1.     En premier lieu, ma démonstration ne s’achève sur aucune conclusion définitive : elle se présente plutôt à la manière d’une carte approximative en vue d’investigations à venir. Chaque lecteur est invité à participer à la réflexion, ce qu’il peut faire par exemple en complétant le pearltree en ligne de l’« imaginaire hétérolingue » (http://www.pearltrees.com/#/N-s=1_4813044&N-reveal=1&N-u=1_598928&N-p=40315084&N-fa=4813044&N-f=1_4813044).

2.     En deuxième lieu, je me fais l’écho de différentes voix en faisant référence à diverses théories, positions et analyses – au lieu de mettre en avant « l’originalité de ma propre voix ».

3.     En troisième et dernier lieu, j’ai décidé d’expérimenter un logiciel en ligne, Prezi, qui permet de partager des cartes conceptuelles associant des images et des textes. Une version dynamique de ce texte est donc disponible à l’adresse http://prezi.com/f4twdrd8twmu/et-pourtant-ils-parlent/.

Parler avec les Indignados

Les récents mouvements des Indignados ou du « 15 M » en Espagne (« Κίνημα Αγανακτισμένων Πολιτών / Kínima Aganaktisménon Politón » en Grèce) m’apparaissent comme des exemples de l’émergence de communalités alternatives en Europe. Leur principale revendication est de libérer des voix opprimées et réduites au silence. Le manifeste des Indignés est disponible en ligne dans les langues suivantes (l’ordre est celui du menu déroulant) : castillan, français, catalan, asturien, italien, langue des signes, aragonais,  allemand, galicien, basque et anglais. Voici un extrait des versions en castillan et en français[5] :

Somos personas normales y corrientes. Somos como : gente que se levanta por las mañanas para estudiar, para trabajar o para buscar trabajo, gente que tiene familia y amigos. Gente que trabaja duro todos los días para vivir y dar un futuro mejor a los que nos rodean. Unos nos consideramos más progresistas, otros más conservadores. Unos creyentes, otros no. Unos tenemos ideologías bien definidas, otros nos consideramos apolíticos… Pero todos estamos preocupados e indignados por el panorama político, económico y social que vemos a nuestro alrededor. Por la corrupción de los políticos, empresarios, banqueros… Por la indefensión del ciudadano de a pie. [...] La democracia parte del pueblo (demos = pueblo; cracia = gobierno) así que el gobierno debe ser del pueblo. Sin embargo, en este país la mayor parte de la clase política ni siquiera nos escucha. Sus funciones deberían ser la de llevar nuestra voz a las instituciones, facilitando la participación política ciudadana mediante cauces directos y procurando el mayor beneficio para el grueso de la sociedad, no la de enriquecerse y medrar a nuestra costa, atendiendo tan sólo a los dictados de los grandes poderes económicos y aferrándose al poder a través de una dictadura partitocrática encabezada por las inamovibles siglas del PPSOE. [...] Por todo lo anterior, estoy indignado. Creo que puedo cambiarlo. Creo que puedo ayudar. que unidos podemos. Sal con nosotros. Es tu derecho.

Nous sommes des personnes normales et communes. Nous sommes comme toi : des gens qui se lèvent le matin pour étudier, pour travailler ou pour chercher du travail, des gens qui ont des familles et des amis. Des gens qui travaillent dur tous les jours pour vivre et donner un meilleur avenir à nos proches. Certains d’entre nous se considèrent plus comme des progressistes, d’autres plus comme conservateurs. Certains sont croyants, d’autres non. Certains d’entre nous avons des idéologies bien précises, d’autres se voient comme apolitiques. Mais nous sommes tous inquiets et indignés du panorama politique, économique et social que nous voyons autour de nous. Par la corruption des politiques, des chefs d’entreprise, des banquiers. Par l’impuissance des citoyens ordinaires. […] La démocratie part du peuple (demos = peuple, cratie = pouvoir) ainsi le gouvernement doit servir le peuple. Pourtant, dans ce pays, la plus grande partie de la classe politique ne nous écoute même pas. Leurs fonctions devraient consister à porter notre voix aux institutions, à faciliter directement la participation politique des citoyens en apportant le meilleur bénéfice pour la société entière, pas de s’enrichir à nos frais, en participant uniquement aux diktats des grands pouvoirs économiques et en s’accrochant au pouvoir par une dictature de “partis” conduite par l’acronyme inamovible PPSOE. (NdTR : équivalent “UMPS” en France) [...] Pour tout ce qui s’est passé, je suis indigné. Je crois que je peux le changer. Je crois que je peux aider. Je sais, que unis, nous pouvons. Viens avec nous. C’est ton droit.

J’ai souligné les passages relatifs aux voix contraintes au silence et marqué par des caractères gras l’emploi des pronoms personnels, qui est remarquable : le texte s’ouvre sur un pronom de première personne du pluriel « nous » pour s’achever avec une deuxième personne du singulier « tu », en passant par des prises de position à la première personne du singulier : « je suis indigné. Je crois que je peux le changer », etc. L’emploi de cette première personne du singulier suggère que le lecteur ou la lectrice (vous, moi)  a rejoint le mouvement : le « nous » qui ouvrait le manifeste est devenu le porte-parole de tous les « je » énoncés ensemble. On note, cependant, des distinctions internes au « nous » des Indignados (« certains d’entre nous », etc.). Nous pouvons donc tous nous identifier aux Indignés ou, mieux encore, déclarer faire partie des Indigné.e.s et nous indigner d’une manière qui nous est personnelle. En ceci, le « nous » des Indignados me semble plus inclusif que l’expression des 99%, peut-être précisément parce qu’il ne prétend pas constituer une majorité ni une totalité unifiée. L’appartenance aux 99% tend, au contraire, à minimiser les différences qui coexistent au sein de la majorité, tout particulièrement celles du genre et de la classe sociale[6]. L’une des différences fondamentales entre les deux mouvements est que les Indignados, qui réclament une  « vraie démocratie maintenant » (« Democracia real ya »), refusent toute forme de représentation. Ce refus explique peut-être l’étrange emploi des pronoms dans le manifeste : les pronoms, qui doivent par définition tenir lieu d’un nom, voient ici leur fonction de substitution perturbée. Observons de plus près cette question de la représentation, en l’articulant à celle de l’énonciation en traduction.

Et pourtant ils parlent !

Différents indices témoignent de la difficulté des Indignados à se faire entendre – alors qu’ils sont bel et bien pourvus d’une voix[7]. On trouve encore, parmi les archives disponibles sur Youtube, une vidée réalisée par David Icke – un ancien journaliste sportif de la BBC, qui a été porte-parole pour le Green Party jusqu’à ce qu’il se mette à soupçonner que l’humanité serait gouvernée par un groupe secret de reptile humanoïdes[8]. Si la vidéo en question ne relève pas de la théorie du complot, elle n’en est pas moins extrêmement discutable. En la regardant, vous pourrez noter les choses suivantes :

  • le pronom de troisième personne du pluriel « ils » se transforme en « nous » lorsqu’on passe du texte à la voix
  • on entend une seule et unique voix
  • l’espagnol est réduit un second plan (sans parler du catalan) puisque le commentaire se fait exclusivement en anglais
  • la vidéo multiplie les figures d’enfants et de nourrissons, par définition sans voix (infans)
  • le message intentionnellement pathétique couvre les voix qui pourraient se faire entendre

La vidéo n’efface pas, cependant, la trace d’un effort pour inventer un nouveau langage, une gestuelle qui peut être employée simultanément par une assemblée toute entière, de sorte à ce que chacun puisse intervenir sans aucune médiation[9]. On voit en outre à plusieurs reprises des interprètes en langue des signes traduire ce qui est en train d’être dit, chorégraphiant une ré-énonciation polyphonique et pourtant silencieuse. Je connais mal la langue des signes, et je ne peux que regretter le peu d’attention que lui réservent les théoriciens de la traduction[10]. La traductologie aurait sans doute beaucoup à y gagner, surtout dans une perspective énonciative – nous nous en tiendrons ici à un aperçu de la question du discours rapporté.

Signer pose de manière spécifique la question du discours rapporté (oral ou signé). En langue des signes, on introduit rarement une citation par une amorce du type « elle (ou il) a dit ». La citation s’accompagne plutôt d’un déplacement de référentiel, opéré au moyen de marqueurs pragmatiques qui impliquent d’autres parties du corps que les mains. Josep Ouer en dresse une liste non exhaustive[11] :

  • léger déplacement du corps vers le lieu de l’espace signé où le rapporteur a préalablement situé la personne dont il va reprendre les propos ;
  • changement dans la direction du regard pour ne plus regarder l’interlocuteur actuel mais celui impliqué dans la situation d’énonciation rapportée ;
  • modification de la position de la tête ;
  • expression du visage associée à l’auteur des propos rapportés

Une fois le nouveau référentiel mis en place, l’utilisation d’un pronom de première personne (l’énonciateur pointe sa propre poitrine) est interprétée sans ambiguïté comme une citation : le corps du rapporteur et l’espace qu’il occupe tiennent lieu de l’énonciateur dont on rapporte les propos. On comprend que des théoriciens comme Scott Liddell[12], Christian Cuxac[13] ou encore Marie-Anne Sallandre[14] considèrent celui qui rapporte en signant comme un acteur jouant un personnage. Lorsqu’on signe, citer est une manière d’endosser un rôle : il s’agit moins de rapporter ce qui a été dit que de parler en tant qu’autre. À mes yeux, cette situation n’est pas exceptionnelle : elle rend simplement spectaculaire la possibilité qu’a chacun d’être plus d’un seul locuteur à la fois. Dans les termes de Linda Alcoff :

in speaking for myself, I am also representing myself in a certain way, as occupying a specific subject-position, having certain characteristics and not others, and so on. In speaking for myself, I (momentarily) create my self – just as much as when I speak for others I create their selves – in the sense that I create a public, discursive self, which will in most cases have an effect on the self experienced as interiority. [...] The point is that a kind of representation occurs in all cases of speaking for, whether I am speaking for myself or for others, that this representation is never a simple act of discovery, and that it will most likely have an impact on the individual so represented.

[* lorsque je parle en mon propre nom, je me représente moi-même sous certains aspects, en tant que j’occupe une position de sujet spécifique, en tant que je possède certaines caractéristiques et non d’autres, etc. Lorsque je parle en mon propre nom, je me crée moi-même (momentanément) – exactement comme je crée les autres lorsque je parle en leur nom – dans le sens où je crée un sujet public, discursif, qui aura dans la plupart des cas un effet sur le sujet éprouvé comme intériorité. [...] Ce qu’il faut souligner, c’est qu’une forme de représentation se produit à chaque fois que je parle « au nom de », qu’il s’agisse de parler en mon propre nom ou au nom des autres, que cette représentation n’est jamais une simple découverte, et qu’il est fort probable qu’elle aura un impact sur l’individu ainsi représenté.]

Le problème est que nous avons tendance à n’identifier qu’un seul et unique énonciateur là où il est pourtant possible que plusieurs interviennent, en vertu d’une hétérogénéité ou d’une multitude constitutive. Laissons Erving Goffman faire écho à Linda Alcoff :

When one uses the term “speaker”, one often implies that the individual who animates is formulating his own text and staking out his own position through it: animator, author, and principal are one. What would be more natural? So natural indeed that I cannot avoid continuing to use the term “speaker” in this sense, let alone the masculine pronoun as the unmarked singular form[15].

[le terme de « locuteur » laisse souvent entendre que l’individu qui anime prononce son propre texte par lequel il établit sa propre position, autrement dit que l’animateur, l’auteur et le responsable ne font qu’un. Quoi de plus naturel ? Si naturel en fait que je ne peux éviter d’utiliser le terme de « locuteur » en ce sens, pour ne rien dire du pronom masculin comme forme non marquée.[16]]

Je pense que la traduction peut nous aider à dissiper l’erreur qui veut qu’une voix doive toujours être attribuée à un seul et unique sujet, même si l’énonciation traductionnelle reste le plus souvent une opération cachée et transparente en apparence – du moins en Occident mais aussi au Japon, comme le suggère le titre de l’ouvrage de Kumiko Torikai, Voices of the Invisible Presence[17].

L’énonciation traduisante contre l’illusion phonocentrique

Comme nous l’avons déjà dit, les Indignados estiment que la démocratie doit aller au-delà de la représentation pour retrouver l’immédiateté de chaque voix. Ce refus de la représentation, qui est loin d’être inédit dans l’histoire des mouvements sociaux, alimente une crise politique durable. Dans les années 1990, les Zapatistes du Mexique affirmaient agir non pas au nom des habitants du Chiapas, mais avec eux. Ils prétendaient faire entendre la voix du peuple directement, sans parler pour lui. Le philosophe politique Lasse Thomassen démontre pourtant que ces affirmations sont aussi paradoxales que le masque porté par le Subcomandante Marcos, qu’il va jusqu’à interpréter comme une forme de représentation[18]. Comme l’explique Lasse Thomassen, refuser la représentation revient à croire qu’il existerait quelque chose derrière ou en amont du masque : une pure présentation ou une présence plus réelle, authentique. Une telle croyance relève de ce que Jacques Derrida appelle « l’illusion phonocentrique », c’est-à-dire du privilège accordé à l’oralité comme preuve d’une présence immédiate[19].

Fonder une critique de l’illusion phonocentrique sur la pratique de la traduction suppose d’envisager cette dernière comme un processus. La question est donc de savoir ce que je suis en train de faire lorsque je traduis, comme le formule Brian Mossop dans un article pédagogique déjà ancien[20]. Il y explique que traduire ne consiste pas tant à transférer un texte d’une langue source vers une langue cible qu’à rapporter les énoncés d’un locuteur précédent. Dans le schéma ci-dessous, X (le rapporteur) rapporte à C ce que A avait précédemment écrit à l’intention de B :


Une énigme reste entière : celle du « x » qui occupe la place du traducteur. Il me semble erroné de considérer ce « x » comme un point unique, un sujet parlant unifié. Cette instance me semble devoir être diffractée, envisagée de manière polyphonique. Dans les termes de Naoki Sakai :

the translator cannot be designated either as “I” or “you” straightforwardly: she [sic] disrupts the attempt to appropriate the relation of the addresser and the addressee into the personal relation of first person vis-à-vis second person. To follow the determination of a “person” as espoused by Emile Benveniste – that is, that only those directly addressing and addressed in what he calls “discourse” as distinct from “story” or “history” can be called persons, and that those who are referred or talked about in the capacity of “he”, “she”, or “they” in “story” or “history” cannot be persons – the addresser, the translator, and the addressee cannot be persons simultaneously; the translator cannot be the first or second person, or even the third ‘person’ undisruptively.[21]

[* le traducteur ne peut être désigné ni par « je » ni par « tu » sans détour : elle [sic] perturbe la tentative pour faire cadrer la relation du destinateur au destinataire avec la relation personnelle de la première personne vis-à-vis de la seconde personne. Si nous suivons la définition de ce qu’est une « personne » telle que la conçoit Benveniste – c’est-à-dire que seuls peuvent être considérés comme des « personnes » ceux qui sont directement impliqués en tant que destinateur ou destinataire dans ce qu’il appelle le « discours » par opposition à « récit » ou « histoire » et que ceux auxquels il est fait référence ou dont il est question en tant que « il », « elle » ou « ils »/ « elles » dans le « récit » ou l’« histoire » ne peuvent pas être des personnes – le destinateur, le traducteur et le destinataire ne peuvent pas être des personnes simultanément ; le traducteur ne peut pas être la première ou la seconde personne, ni même la troisième « personne » sans perturbations.]

Il semblerait donc que traduire ne consiste pas à faire intervenir un énonciateur supplémentaire qui rapporterait des propos antérieurs comme le suppose Mossop, mais à substituer un énonciateur à un autre. Ce que nous entendons, dès lors, n’est pas l’addition de deux voix mais la surimposition de deux voix qui se donnent à entendre en une seule.

(1) discours rapporté :   (2) substitution :

 

La principale différence entre ces deux modèles tient à ceci que, dans le cas de la substitution, le second énonciateur n’a pas le statut d’auteur : il ou elle prête sa voix pour énoncer les propos d’un.e autre – alors que je reste bien l’auteure de mon propre discours lorsque je cite les propos d’autrui. Autrement dit, traduire consiste à parler avec sa propre voix mais pour quelqu’un d’autre et en son nom. Il en découle que le traducteur ressemble davantage à un acteur qu’à un rapporteur. On retrouve ici la remarque concernant la citation en langue des signes.

Considérer la traduction comme une forme de représentation ne signifie pas qu’il n’y aurait qu’une seule manière de substituer un énonciateur à un autre. C’est précisément pour cette raison que nous avons besoin d’une approche de la voix qui ne soit pas strictement fonctionnelle, mais aussi qualitative[22]. Il est alors possible de caractériser le type de relation qu’entretiennent les énonciateurs et de rendre compte de la manière dont est négociée la distance qui les sépare.

La notion d’ethos

Dans la Rhétorique d’Aristote, l’ethos désigne l’image qu’un orateur donne de lui-même afin de convaincre son auditoire[23]. Cette image est produite par une manière de parler davantage que par le contenu du message : l’orateur n’affirme pas être sincère, mais parle de sorte à produire un effet de sincérité sur son public. D’après Aristote, l’ethos est une construction discursive et non référentielle – autrement dit c’est un fait énonciatif qu’on ne doit pas confondre avec le statut social du sujet empirique[24]. Oswald Ducrot, qui refuse explicitement le postulat de l’unité du sujet parlant, attribue d’ailleurs la construction d’un ethos au « locuteur en tant que tel » (L), par distinction avec le « locuteur en tant qu’être au monde » (λ)[25]. L’un et l’autre se distinguent encore du sujet parlant empirique, qui reste totalement extérieur au modèle proposé par Ducrot. J’ai employé dans un travail antérieur la notion d’ethos pour désigner la figure qu’un énonciateur construit de lui-même lorsqu’il met en scène une langue comme plus ou moins différente. Le continuum suivant illustre ce travail gradué de différenciation, qui opère selon des dispositifs discursifs et non en fonction de frontières linguistiques nationalisées et naturalisées. Selon le degré d’étrangeté maintenu entre les langues, l’énonciateur semblera plus ou moins stable et cohérent :

À l’extrémité gauche du continuum, la différence des langues est rendue spectaculaire par le changement d’alphabet, au point que le lecteur risque de se sentir exclu du texte, abandonné par un énonciateur peu fiable. À l’autre extrémité, c’est l’énonciateur qui semble perdu dans une langue qui n’offre plus aucun point de repère. Les bornes sont floues : comment déterminer où finit la langue familière et où commence la langue étrangère lorsqu’aucun indice diacritique (italiques, guillemets, etc.) ne les sépare plus ?

Il devrait être possible de tracer un continuum similaire pour échelonner les différents réglages de la relation qu’entretiennent la figure énonciative du traducteur et celle du « locuteur en tant que tel », pour reprendre la terminologie de Ducrot. Car dans le cas d’une traduction, l’ethos ne concerne pas tant la figure d’un énonciateur que la relation entre deux énonciateurs. En ce sens, on peut dire que l’ethos en traduction est différentiel : il caractérise l’attitude du porte-parole à l’égard de l’énonciateur qu’il représente. On peut imaginer que cette attitude est susceptible de varier d’une identification totale à une radicale distanciation, de la même manière qu’un acteur peut incarner un personnage ou maintenir une distance avec son rôle (Verfremdunkseffekt).

Je suis consciente de ce qu’il y a d’ironique à affirmer que la langue des signes pourrait aider à entendre des voix d’ordinaires réduites au silence… L’objectif était de montrer en quoi la traduction permet de penser la voix sans la ramener à un sujet d’énonciation conçu comme la source authentique d’une présence immédiate. Dès lors que l’on admet le caractère constitutif de la représentation, construire une communalité exige moins de réduire la différence entre ses membres que d’accepter le dialogisme qui habite chacun d’entre eux – d’entre nous. L’ethos mis en scène par un énonciateur qui parle en son propre nom est renégocié lorsqu’il est traduit par un autre énonciateur qui parle pour lui, en tant qu’autre. À mes yeux, une critique de la représentation suppose une approche qualitative et non phonocentrique de la notion de voix, qui seule permet d’échapper à l’illusion phonocentrique pour déployer un imaginaire hétérolingue.


[1] Comme l’explique Arjun Appadurai : « no idiom has as yet emerged to capture the collective interests of many groups in translocal solidarities, cross-border mobilizations, and post-national identities », in Modernity at Large: Cultural Dimensions of Globalization, University of Minnesota Press, Minneapolis, 1996, p.166. Traduction de l’anglais par Françoise Bouillot, dans Arjun Appadurai, Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation, Payot, Paris, 2005, p. 241 : « aucun idiome n’a encore émergé qui puisse saisir les intérêts collectifs de nombreux groupes dans des solidarités translocales, des mobilisations interfrontalières et des identités postnationales ».

[2] Marie-José Mondzain, « Qu’est-ce que la critique », in Jean-Michel Frodon (éd.), L'œil critique : le journaliste critique de télévision, De Boeck Université, Burxelles, 2002, p.18-19. La conférence « A Commonality That Cannot Speak: Europe in Translation » a justement offert plusieurs antidotes à l’impression généralisée qu’« on ne peut rien y faire », voir notamment : 1. März Transnationaler Migrant_innenstreik, Maiz, etc.

[4] « L’un qui résulte de cette unification relève toujours d’une fiction, d’un comme », Yves Citton et Dominique Quessada « Du commun au comme-un », in Multitudes 2/45, 2011, p. 12-22, http://www.cairn.info/revue-multitudes-2011-2-page-12.htm.

[6] Il me semble symptomatique que plusieurs minorités se soient senties exclues des 99% ; voir notamment  http://www.occupypatriarchy.org/ ; http://occupytogether.org/. Pour une analyse plus poussée, cf. Marcos Ancelavici, « Le mouvement Occupy et la question des inégalités. Ce que le slogan ‘Nous sommes les 99 %’ dit et ne dit pas », in F. Dupuis-Déri (éd.), Par dessus le marché ! Réflexions critiques sur le capitalisme, Écosociété, Montréal, 2012, p. 15-48.

[7] Benjamin Arditi, “Insurgencies don’t have a plan - they are the plan. The politics of vanishing mediators of the indignados in 2011”, forthcoming in JOMEC, Journal of Journalism, Media and Cultural Studies, 2012, http://bjsonline.org/2011/12/understanding-the-occupy-movement-perspectives-from-the-social-sciences/arditi_insurgencies_2011_jomec/, consulté le 1er juillet 2012.

[8] David Icke, « Spanish revolution #15M, It´s time to fly », disponible à l’adresse http://www.youtube.com/watch?v=EIHVornz17k, consulté le 29 juillet 2013.

[9] Pour des exemples graphiques, cf. http://howtooccupy.org/ ou encore http://occupydesign.org/; http://vocesconfutura.tumblr.com/, consulté le 29 juillet 2013.

[10] J’aimerais remercier Bill Moody pour l’envoi de son article “Literal vs. Liberal: What is a faithful interpretation?”, in The Sign Language Translator and Interpreter (SLTI): Volume 1, Number 2, 2007, p.179-220.

[11] Josep Quer, “Context Shift and Indexical Variables in Sign Languages”, in E. Georgala and J. Howell (ed.), Proceedings from SALT 15, CLC Publications, Ithaca, p.152-168.

[12] Scott K. Liddell, Indicating Verbs and Pronouns: Pointing Away from Agreement, in K. Emmorey & H. Lane (eds.), The Signs of Language Revisited, Lawrence Erlbaum Associates, Mahwah, 2000, p. 303-320.

[13] Christian Cuxac,  La LSF, les voies de l’iconicité, Ophrys, Paris, 2000.

[14] Marie-Anne Sallandre, « Va et vient de l’iconicité en langue des signes française », in Acquisition et interaction en langue étrangère 15, 2001, http://aile.revues.org/1405

[15] Erving Goffman, Forms of Talk, University of Pennsylvania Press, Philadelphia, 1981, p.145.

[16] Erving Goffman, Façons de parler, traduction de l'anglais par Alain Kihm, « Le sens commun », Editions de Minuit, Paris, 1987, p.155.

[17] Kumiko Torikai, Voices of the Invisible Presence: Diplomatic Interpreters in post-World War II Japan, Benjamin, Amsterdam, 2009, 197 p.

[18] Lasse Thomassen, « Beyond Representation ? », in Parliamentary Affairs 60(1), 2007, p. 111-126.

[19] Jacques Derrida, « La pharmacie de Platon », dans La dissémination, Seuil, Paris, 1972, p.77-214. Voir aussi De la grammatologie, Minuit, Paris, 1967, surtout « La fin du livre et le commencement de l’écriture » et « Du supplément à la source : la théorie de l’écriture ». Spivak, qui est l’une des traductrices de Derrida, rappelle les deux significations de la notion de représentation : vertreten au sens politique et darstellen au sens artistique et philosophique, cf. Gayatri Chakravorty Spivak, « Can the Subaltern Speak ? », in Cary Nelson et Lawrence Grossberg (dir.), Marxism and the Interpretation of Culture, University of Illinois Press, Champaign, 1988, p.275-276. Pour une traduction en français : Les Subalternes peuvent-elles parler ?, traduction de l’anglais par Jérôme Vidal, Editions Amsterdam, Paris, 2009, 109 p.

[20] Brian Mossop, “The Translator as Rapporteur : A Concept for Training and Self-Improvement”, Meta 28, no. 3 (1983): 244.

[21] Naoki Sakai, Translation and Subjectivity, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1997, p.12-13.

[22] Richard Aczel, « Hearing Voices in Narrative Texts », in New Literary History 29, 1998, p. 467-500.

[23] Frédérique Woerther, L’èthos aristotélicien : genèse d'une notion rhétorique, « Textes et traditions », Vrin, Paris, 2007.

[24] Jusqu’à présent, les théoriciens de la traduction ont au contraire envisagé l’ethos dans une perspective référentielle, cf. notamment Jean-Marc Gouanvic, “Ethos, éthique et traduction : vers une communauté de destin dans les cultures”, TTR 14, no. 2 (2001): 31-47 et Jean-Marc Gouanvic. “A Bourdieusian Theory of Translation, or the Coincidence of Practical Instances: Field, 'Habitus', Capital and 'Illusio' ”, The Translator 11, no. 2, 2005, p.147-166.

[25] Oswald Ducrot, Le Dire et le dit, Editions de Minuit, Paris, 1985, p.201 : « l'ethos est  attaché à L, le locuteur en tant que tel : c'est en tant qu'il est source de l'énonciation qu'il se voit affublé de certains caractères qui, par contrecoup, rendent cette énonciation acceptable ou rebutante ».