Lundi, l’Allemagne instaure de nouveau des contrôles à ses frontières et la Hongrie achève sa clôture barbelée anti migrants. 7 heures 15, les lagerstroemia sont bousculés par le vent et la pluie d’automne, ça y est. Ecouter Txetx sur LCI, les alternatives et la transition, quelques années pour empêcher la catastrophe climatique, cinq mille kilomètres à vélo et l’énergie des citoyens. Le 25 et 26 septembre à Paris, place de la République.

Trésor depuis qu’il est, de Grèce, arrivé en France a dormi chez Caroline à Montreuil, chez Marc et Anne à Nantes puis dehors. L’asile qu’il s’est vu contraint de demander en Grèce, enfermé comme il était dans le camp de Corinthe, en rétention illimitée comme c’était le cas en Grèce jusqu’en janvier 2015, il l’a redemandé à Paris. Une jurisprudence de la Cour de Justice Européenne, qui avait jugé qu’un iranien, demandeur d’asile en Grèce, tentant sa chance en Allemagne, risquait des traitements dégradants dans son premier pays d’arrivée, le lui permettait. Tant mieux. Pas logé pour autant, Trésor, jeune, homme, célibataire. Pas une priorité, pas de place

Quatre bébés et onze enfants se noient dimanche au large de la Grèce. Une famille enterre ses enfants, noyés avec Aylan. Hier soir, lire la Tribune de Genève et de lien en lien, tomber sur les photos du printemps et de l’été, les naufrages en méditerranée, les corps roulés dans des couvertures, les corps sur la plage, à côté des touristes. Un nouveau naufrage, dimanche, donc. Lundi l’Allemagne ferme ses frontières, il s’agit de faire réagir les autres pays européens, on s’annonce débordés, dépassés. Quinze enfants noyés dimanche. Les villes allemandes dépassées. La Hongrie et sa clôture.

Samedi, à Bayonne comme dans de nombreuses villes, devant la mairie, des centaines de personnes rassemblées affirment qu’ici aussi, au pays basque, nous désirons accueillir les réfugiés. Il faut que les villes, les collectivités territoriales s’y mettent. L’Etat aussi. Une banderole demande un statut européen pour les migrants. On pense, attendant de penser mieux, que c’est mieux que le contraire, ces rassemblements, on entend le mot réfugiés, on le ré-entend, on l’a lu cette semaine des dizaines et des dizaines de fois, on a même lu le beau texte d’Erri de Luca, dans le Monde, jeudi : versons du sel sur la mer méditerranée pour que les blessures ne cicatrisent jamais, et ces grands voyageurs empêchés qui prennent les risques que l’on sait ont réussi a changé le vocabulaire, de clandestins à migrants à réfugiés, écrivait, jeudi, Erri de Luca.

Réfugié, un nom dans lequel on entend le participe passé, le passif, n’est ce pas. C’est fait, réfugié, c’est fait, on est arrivé. C’est donc ça ?

On croise le regard de Chantal, des années qu’elle se bat dans la petite ville pour loger et faire loger les familles de déboutés de l’asile puis les familles de demandeurs d’asile qui n’ont plus droit aux CADA car il n’y a plus de place en CADA, des années qu’elle se bat. Elle est là.

Lundi matin, les villes allemandes sont dépassées, c’est vrai que c’est plutôt en Allemagne qu’on s’imagine, quand on se réfugie, c’est plutôt en Allemagne qu’en France qu’on s’imagine. Ce n’est ni en Grèce ni en Espagne. Sûr.

Vendredi, ce café de la baie de Txingundi, à Hendaye, il faisait un soleil d’août et la mer était parfaitement immobile, on lui voyait la peau : quand  à Calais ils ont (une fois de plus) démantelé les baraquements et arrêté les personnes et les ont dispersés dans les centres de rétention de France (centres fermés, il faut le dire et redire, centres fermés pour migrants sans papiers qu’on peut appeler clandestins, réfugiés, réfugiants ou candidats au refuge), quand de Calais on nous a envoyé quelques-uns de ces jeunes hommes qui campaient dans les jungles, on a voulu leur montrer sur la carte, aux garçons, où ils avaient été transférés, on leur a dit : l’Espagne, à côté de l’Espagne, tu vois, ici, c’est l’Espagne, ils ont répondu : c’est quoi, Espagne ? C'est Sarah qui raconte.

Voir passer ce week-end tweets ou plaisanteries indignes d’hommes publics. Entendre quelques rumeurs contraires aux élans de générosité déclenchés par, par quoi ? Une image ? Un enfant ? Une prise de conscience ?

Se tenir un peu méfiant mais pas trop, préférer l’élan à autre chose, entendre, pourtant, quelques rumeurs contraires, du genre : oui mais l’intégration, oui mais les allocations – enfin rien de bien neuf ni de très intelligent, si on faisait les comptes, si on allait juste voir du côté des chiffres, seulement des chiffres, même pas du raisonnement, même pas de la pensée, du côté des chiffres, ceux-ci datent un peu, ils nous viennent de 2012, le coût de la politique d’immigration pour l’année 2012 était de 88,921 milliards d’euros, si on allait voir du côté des parachutes dorés, des retraites chapeau, des comptes migrants ou réfugiés quelque part dans les paradis et eldorado, comptes sur lesquels l’impôt ne servira à personne, certainement pas à ceux qui bougonnent, alimentent la rumeur, les allocs, les allocs.

L’élan, donc. Lundi matin il semble retomber. Les gamins de Syrie sont à Lesbos, ils s’attendent à se voir applaudis en arrivant en Allemagne, rien n’est moins sûr. Il y a eu des trains. Quelques jours. Il n’y a plus de trains.

Paroles, sur la place de la mairie ou sur la baie de Txigundi. Migrants, le vieux participe présent, tu l’entends. Tu es en mouvement. Le pays d’où tu pars, à cause de n’importe quoi, de n’importe quelle guerre, le pays d’où tu pars en prenant les risques fous des déserts, des zodiacs, de l’argent aux passeurs, des enfants sur le zodiac, des plus vieux que tu laisses derrière, le pays d’où tu pars, que tu y retournes un jour ou pas, tu le retrouveras un jour ? Peut-être que tu ne le retrouveras pas, même si tu y retournes. Peut-être qu’on ne rentre jamais d’exil. Le pays que tu laisses est un bon pays. C’est le plus beau. C’était le plus beau des pays. Allemagne ou Norvège ne vaut pas le bon pays d’où tu es parti. Quant à France …

Espagne, qu’est ce que c’est ?

Le café Le chantier, la baie d’Hendaye, vendredi : dans un centre de rétention, salariée à faire les recours, on te demande et tu réponds. Quand ceux de Calais sont arrivés ils ont été bien étonnés. Ils trouvaient ici des prisonniers nourris, pas bien nourris mais nourris, qui jouaient au baby foot. Prisonniers qui jouaient au baby foot.

Passifs, prisonniers, porteurs d’une demande à laquelle, association, tu réponds, plus ou moins. Du lien ? Non, moi c’est l’association, bonjour, voici l’essentiel, le recours, le papier, l’information, la traduction. La demande, pas le lien. Pas le lien, pas l’échange. Demande, réponse. A force, on en entendra, des conneries. On en entendra ici aussi, des conneries, à force d’absence de lien et de choses à faire en commun. On en entendra : toi, t’es l’association, t’es la France, t’es raciste, tu veux pas, tu veux pas me, t’as jamais voulu. Mince, on ne donnera jamais raison aux simplicités et aux généralités. On se sentira mal quand il faudra dire au monsieur qu’à 10h30 seulement on pourra le recevoir, parce qu’avant. On craquera un peu des conneries entendues ici comme des autres, entendues ailleurs. On craquera un peu devant l’emballement médiatique, les réfugiés de guerre, qu’on applaudit quand ils arrivent en Allemagne, on préfèrera ça que le contraire mais c’est pas sans inquiétude qu’on entendra, écoutera le champ lexical du refuge et de la guerre se généraliser. Ce monsieur qui t’a dit : finalement les réfugiés c’est les moins noirs. L’agacement alors mais maintenant ça te revient.

Question, réponse. Machine à recours, à force. Tu vas devenir une machine à recours, à force et il  n’en est pas question. Le drame de la demande sans lien. Retenus, réfugiés : participes passés passifs, si on fait un peu de grammaire. (Ayant été) réfugiés dans un centre de rétention administratif. Complètement passifs. Devant moi passive aussi, répondant à la demande – passive et débordée, débordée mais pas comme une ville allemande est débordée – débordée par l’absurdité de la situation ou des situations. Ecoute un peu. Tu as quitté ton pays. Tu as fui la guerre, la faim, la misère qui est une guerre économique, tu as fui une famille, une situation politique qui veut ta peau, bref tu as fui. Tu viens d’Erythrée, de Syrie, d’Irak, du Congo, d’Afghanistan. Tu peux te retrouver applaudi dans un train en route vers l’Allemagne, tu peux être transféré, après qu’on t’a choisi, en France, on t’installera dans un centre ouvert à l’écart de la ville, tu seras nourri mais tu ne pourras pas travailler. Tu peux aussi avoir un peu de chance : cuisiner dans une maison pleine de solidarité dans le XVIIIème arrondissement parisien ; il y aura moins d’associations que de particuliers et pas grand chose de passif. Vifs débordés solidaires y sont ceux qui ont des demandes, comme ceux qui répondent aux demandes ou n’y répondent pas ; ici il y aura des conflits et des malentendus de vie comme il y en a partout. Tu pourras aussi attendre, pieds blessés, pieds en plaie, dans des camps improvisés à Calais ou près de Calais ou ailleurs, sur un trottoir parisien, dans un garage, tu pourras attendre et t’organiser, tu pourras être conduit de force dans des centres à demi ouverts ou dans d’autres complètement fermés à deux mille kilomètres de là où tu avais fini par arriver après deux ans, trois ans de route. Dans ces centres fermés tu seras prisonnier quarante cinq jours, mangeras mal, soigneras tes pieds, connaîtras le désespoir. Tu pourras aussi, si on t’a débouté de l’asile, attendre dans de nouveaux centres un peu ouverts un peu fermés l’expulsion qui va venir.

Tu pourras aussi rester coincé dans un camp au nord d’Athènes, tu y auras froid, tu y auras mal, pieds, ventre, tu sauras plus ou moins que les conditions d’ici ont été condamnées là-bas, par la cour de justice mais tu seras coincé, six mois à ce qu’on dit, avant c’était illimité, il n’y aura pas de médecin ni d’association pour les papiers et les traductions et les recours, il n’y aura même pas de recours. Tu pourras t’accrocher aux barbelés de Hongrie. Attendre derrière.

Grands voyageurs qui ont traversé déserts et mers et sont arrivés en Europe. Sur la place de la liberté, à Bayonne, samedi, lire sur une banderole : statut européen pour les migrants. Et sur le site du ministère de l’intérieur lire, publiée (et après l’émotion provoquée par le petit corps de l’enfant mort noyé, dépubliée) une circulaire, la circulaire recommandait que l’on remplisse les centres de rétention, qui ne sont utilisés qu’à 30%. On réfugie, on accueille et applaudit et on enferme. En même temps. A peine semble-t-on reconnaître qu’il ne sert à rien de fermer, la preuve, ça ne ferme pas, qu’on ferme pourtant. On fait marche arrière, on publie dépublie, on ne sait pas, on fait rouler des trains, on applaudit puis s’avoue débordés. On ne sait pas. Après tout on a ces centres sur le bras, qui ont coûté très cher, et ces mecs à la rue. On ne sait pas. Après tout, on communique depuis plus de dix ans sur les dangers de l’immigration, sur les pains au chocolat qu’on vole aux enfants français, sur la misère qu’on ne peut pas accueillir, on criminalise et maintenant on réfugie ou plutôt il faut réfugier parce qu’on sait, on a compris peut être, enfin, que ce n’est pas possible, à moins de poser l’inhumanité comme un principe et de suivre le principe, on a compris que ce n’est pas possible d’empêcher de passer les frontières-murs, les frontières-mers et les frontières-barbelés, on nous a dit que le XXIème sera le siècle des déplacements et du changement climatique et des déplacements liés au changement climatique qu’on ignore aussi, pourtant, encore, bien qu’on nous dise. Après avoir criminalisé on réfugie, on se retrouve avec CADA, CRA, centres ouverts, centre demi ouverts, asiles, déboutés d’asile, jungles, squats, camps, trains, contrôles, expulsions. On ne sait pas.

Lundi matin. Les villes allemandes se disent dépassées.

L’élan et l’émotion valent mieux que le contraire, c’est sûr. Dans les centres hyper modernes tu fais tes demandes et les machines à recours te répondent, dans les camps aux traitements dégradants tu attends et ça ne passe pas, un jour l’Europe ouvre parce que sa morale, dit-elle, l’y oblige, un jour elle ferme parce qu’elle est dépassée, tu constates l’arbitraire et la variation dans les comportements, tu constates les règles hyper mobiles, la variation dans les représentations des personnes voyageuses concernées, migrants économiques, réfugiés de guerre, victimes de Al Assad, victimes de Daesh, pauvres, réfugiés, les plus pauvres, les plus réfugiés, les moins chanceux, les plus proches, les moins noirs, les plus dangereux, les futurs et possibles terroristes, celui qu’on n’expulse pas, celui qu’on expulsera, celui qu’on emprisonne sans délit, celui qu’on va chercher pour lui donner refuge. On passe d’une figure à une autre comme on passe d’un comportement à un autre.

Les variations dans les représentations et les comportements ne sont-elles pas à l’image de ce que fait l’émotion ? Qui ouvre et ferme ? Simultanément ? Il semble que la photographie d’un enfant mort dans les eaux de la méditerranée puisse réveiller ; il semble qu’elle puisse endormir aussi. Ce qui est si insupportable, à force de reproduction, on s’y habitue. On voit, on est insupportablement ému. On en a assez de voir, on endort l’émotion et l’intelligence. On est débordé, on en finit avec l’émotion.

Excès quantitatif d’émotions et d’image, et excès qualitatif aussi. Si insupportable que je vais nier, je vais nier l’image, elle est trop, elle est une sorte de complot : il n’est quand même pas nouveau ce phénomène négationniste. Un enfant qui meurt, tu parles, une image montée, juste des étrangers, des envahisseurs (envahisseur :  lu sur le compte twitter, vrai ou faux, à vérifier, d'un homme public, un comique je crois, Jean Roucas) qui veulent nous prendre les …

On est parti de l’image d’un enfant de trois ans mort noyé. L’émotion, une fois qu’elle a nié sa source, qu’elle se refuse, donne lieu à une grande dureté, rien de nouveau sous le soleil, lundi 12 heures 18, sous le soleil qui revient, timide, après la bourrasque.

Sous le soleil timide de septembre, donc, on n’est pas sans inquiétude.

Ce texte était initialement publié le 15 septembre 2015 sur Mediapart.fr